Il ne pleut pas ce matin à Kansk et je ne suis donc pas obligé de renier la promesse que j’ai faite à Sergueï. Il est parti depuis longtemps déjà quand je quitte Kansk peu après 9 heures.
La route est encore acceptable et le temps se maintient jusqu’à Biriousinsk c'est-à-dire pendant une bonne heure, puis la pluie se met à tomber et la température baisse encore autour de 12 ou 13 degrés.
Je m’arrête pour manger et me réchauffer 40 Km plus loin à Alazamaï; plus exactement dans un motel sur le bord de la M53. Ce serait, d’après les explications que m’a données hier soir Sergueï, le dernier refuge avant Touloun situé 200 Km plus loin. J’hésite un moment avant de repartir, mais il est vraiment trop tôt pour finir l’étape. Et que faire dans ce coin perdu si le temps est le même, voire pire demain ?
2 km plus loin, l’enfer commence. Ca explique la présence du motel. Jusqu’à Nejnioudinsk la route est en travaux. Les parties entièrement neuves alternent avec des contournements empruntant des chemins boueux barrés par d’énormes flaques de boue de 30 cm de profondeur. Pris dans le flot de véhicules qui patientent pour prendre leur tour, je n’ai pas trop le temps de penser aux conséquences avant de me lancer. Je n’ai jamais fait ça de ma vie mais ça passe. Impression bizarre d’être entouré d’une bulle de boue pendant 2 secondes.
Après Nejnioudinsk, c’est de la piste ou de la route qui n’est plus entretenue depuis longtemps. Le jeu est différent. Sur une largeur de trois voies il faut choisir le meilleur cheminement en fonction de l’état du terrain : tantôt à droite, tantôt à gauche mais le plus souvent au milieu car la route, glissante et généralement bombée, a tendance à me diriger lentement sur le bas côté, qui lui n’est franchement pas fréquentable. Ce serait plus simple si j’étais seul mais il faut s’imposer sur la meilleure ligne face à des camions qui roulent à 5 Km/h ou des 4x4 beaucoup plus rapides.
Vers cinq heures, 30 Km avant Touloun, j’aperçois enfin le premier panneau « Gastinitsa »et je m’arrête sans hésitation. Pour 300 roubles (7,5 euros) on me propose une petite chambre dans un baraquement de chantier avec le lavabo dans le couloir et les toilettes au fond du jardin. Ok, c'est parfait.
La soirée est longue et j’en profite pour faire le point. Je serai vraisemblablement demain à Irkoutsk, j’aurai atteint mon but. Et après ?
J’aurai mis 20 jours pour venir de Moscou, je ne vois pas comment faire pour y retourner en moto en moins de 12. Financièrement, il faut compter 80 euros par jour tout compris soit 1000 euros jusqu’à Moscou. Je devrai faire une halte de 4 jours à Irkoutsk pour me reposer, faire une révision de la moto, changer le pneu avant et visiter les deux villages du lac Baïkal où Michel Strogoff est passé. Si l’on compte 5 jours entre Moscou et Aix ça nous fait un total de 20 jours et de 2000 euros pour revenir. De plus, je n’ai pas vraiment envie de refaire le chemin inverse. Pour 3 ou 4 jours de plus et donc 400 euros, je peux envisager de faire le tour par la Mongolie. Mais ai-je encore les ressources physiques ? L’expérience d’aujourd’hui m’a montré que mon équipement était limite en cas de mauvais temps.
Toutes les données du problème sont bien claires mais ce soir je suis fatigué et j’évite toujours de prendre des décisions dans ces moments là quand ce n’est pas nécessaire. Le plan est le suivant, je déciderai dimanche après une journée de repos à Irkoutsk.
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