Plus que 4500 Km; à Perm je suis à mi-chemin entre Aix et Irkoutsk. Ekaterinbourg est à 350 Km, derrière l’Oural et donc en Asie. A moi les grands espaces de Sibérie, à moi l’aventure.
La traversée de l’Oural ne fut pas aussi héroïque que celle de Michel Strogoff qui a affronté une véritable tornade et a tué un ours à mains nues. J’ai seulement du m’arrêter dix minutes dans une station service pour laisser passer une petite pluie d’orage et en fait d’ours, je n’en ai vu qu’en pierre.
Par contre, la description de l’Oural donnée par Jules Verne est conforme à la réalité. Je rêvais d’une route tortueuse de montagne après 2000 km de ligne droite (au singulier, car on peut considérer qu’il n’y en a qu’une) et c’est seulement une longue traversée serpentant à travers un paysage vallonné et de plus en plus boisé. Je n’ai même pas repéré quel était le point le plus haut et j’ai loupé la pancarte signalant l’entrée en Asie.
A Ekaterinbourg, comme Michel - je peux l’appeler Michel, depuis le temps que je suis sur ses traces - je ne m’y attarderai pas. Je traverse rapidement et je fais juste une photo depuis ma moto pour marquer le coup. De toute façon, je ne peux pas me permettre un hôtel cher dans un centre ville avant mardi soir … au mieux si je résous rapidement mon problème de carte de crédit.
Je retrouve la plaine, la chaleur et ses longues lignes droites. Mais après une petite centaine de Km sur la route de Tioumen, je perds un pot d’échappement. Etonnamment calme, je fais le tour de la moto. Ce n’est que le silencieux. Ouf ! Le tube, encore bien accroché à la culasse, n’a pas bougé. Je récupère les pièces manquantes le long de la route et je m’entaille la main en attachant le pot sur ma selle, tout va bien ! « Normalna », comme on dit ici. (1)
Deux kilomètres plus loin, sur la gauche il y a un « hôpital de campagne » pour les accidentés de la route ; c'est-à-dire une tente, une infirmière et deux secouristes qui patientent au soleil à côté d’une ambulance « Kamaz ». Ca tombe bien, je nettoierais bien mes mains avec un peu d’alcool. Je repars avec une belle poupée à l’index et 30 mètres de bande de gaze.
Des ateliers de mécanique, il y en a partout et je suis sûr d’en trouver un 10 Km plus loin à Bogdanovitch mais je n’en trouve pas. Un taxi me conduit à travers le bourg dans une petite rue et 10 minutes plus tard 5 « mécaniciens » s’affairent autour de ma moto. L’usage, partout en Russie, c’est de réparer directement à l’endroit où s’arrête le véhicule. Il n’est pas rare de voir au milieu de la route deux ou trois hommes penchés sur le capot ouvert d’un camion ou d’une voiture. Je ne fais pas exception à la règle ; en moins de temps qu’il n’en faut à un mécanicien français pour vous dire qu’il ne peut pas se prononcer sur le prix de la réparation, mes deux échappements trainent sur le chemin. Pour le remontage, tous ne sont pas d’accord sur la manière de faire. Ils discutent fermement et je n’interviens que lorsque que l’un d’entre eux évoque une soudure.
Trois tournées de cigarettes plus tard, tout est remonté et solidement vissé.
Il n’y a pas d’hôtel à Bogdanovitch, Les fils Kouligin(of) m’invitent chez leur mère. Sans que l’on me le demande, j’ôte mes chaussures avant d’entrer, je me russifie ! Pas encore tout à fait cependant ; je suis étonné que l’on me propose de passer sous la douche avant de manger. C’est la troisième fois. Soit je pue, soit c’est un usage général avec les voyageurs. Plus profondément, je pense qu’il y a deux espaces bien délimités en Russie : Na oulitsa a doma. Dehors et à la maison. Le sas, c’est la cour intérieure des maisons de village ou le hall d’entrée des appartements. On s’y débarrasse de toutes les traces venant de l’extérieur : les chaussures boueuses quand il pleut, les vêtements poussiéreux quand il fait chaud et les gros manteaux en hiver. Contrairement aux espaces collectifs, les intérieurs sont toujours confortables et bien tenus.
Ce soir là, j’ai mangé les meilleurs pirochki à la viande de tout le voyage.
(1) Il faut se souvenir que j’avais du changer les joints des collecteurs d’échappement une semaine avant de partir. Une intervention « marseillaise » dont je ne garde pas un bon souvenir.
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